LA P’TITE, C’EST TOUT UN POÈME

 

Lors de la première création de «Hé!… La P’tite» au TNBA, au printemps dernier, Maury Deschamps m’a sollicité pour revisiter son spectacle et travailler avec elle à une nouvelle mise en scène. J’ai accepté de m’engager dans cette aventure, convaincu que le texte écrit et interprété par Maury pouvait se faire entendre autrement que comme prétexte à une performance d’actrice. Il m‘est donc apparu nécessaire de déplier cette histoire sur le plateau, de la mettre en perspective pour dessiner, au plus juste, la manière dont La P’tite construit la scène de son passage du monde de l’enfance à celui des adultes. Passage turbulent et difficile. Pour mieux dire : traumatisant. Et d’éclairer, à partir de là, le chemin qu’elle décide de suivre pour apprendre à grandir.

 

C’est bien d’une fable sur la mise au monde du sujet du désir dont il s’agit. Où il serait aussi question de la naissance d’une actrice.

 

Au commencement, La P’tite s’amuse de la comédie des adultes qui l’entourent. Rien de la bêtise humaine n’échappe à sa sagacité. N’ayant ni les yeux ni sa langue dans sa poche, elle dissèque à loisir quelques morceaux choisis des petites misères qu’elle endure chez l’oncle et la tante qui lui tiennent lieu de parents. Mais jamais elle ne s’apitoie sur son sort, parce qu’elle sait aussi se consoler en brodant de jolis rêves d’amour et de gloire. La P’tite a le sens du tragi-comique. Puis vient le jour où elle ne rit plus du tout. Ça se passe dans la boucherie de Juanito. Exhibée dans la vitrine au milieu des morceaux de viande, elle est l’otage de cette farce du monde dont elle croyait pouvoir se moquer impunément. Devenue objet des sarcasmes des adultes, elle éprouve l’humiliation et la honte, jusqu’à la nausée. C’est ensuite le refus et la révolte. Enfin, le surgissement d’une sainte colère qui la met hors d’elle. Alors quelque chose arrive, du dedans, par surprise, qui lui échappe. Elle pisse sur elle et sur la viande. C’est là que le père Pizot fait son entrée pour arracher La P’tite à ses bourreaux. Elle sent l’odeur de cet homme, son sauveur, qui tel un saint Christophe la porte et la transporte ailleurs. Sur l’autre rive, la petite fille pourra devenir une petite femme.

 

Dans cette traversée de l’angoisse, le monde s’est soudain transformé en manège. C’est maintenant une grande foire aux plaisirs. Tout est possible. Avoir un enfant de Thierry, satisfaire toutes ses envies... Mais la fête n’a qu’un temps. Le manège est démonté et le fiancé envolé. D’autres rencontres et d’autres séparations se succèdent qui enseignent à la P’tite l’art de parler son désir au présent. Elle peut maintenant faire face au tragique de l’existence. Initiation au gai désespoir.

 

En arrière plan de cette fable, Maury Deschamps fait aussi entendre sa conception de l’art dramatique. Dans la truculence et l’imprévisibilité du personnage du début de la pièce, où prédomine le burlesque, nous sommes de plain-pied dans le théâtre de la dérision inauguré par Ionesco. Prolifération et déformation des images dans un joyeux coq-à-l’âne. Dans un deuxième temps, le personnage se métamorphose progressivement par un processus d’extraction et de séparation des objets autour desquels se construisaient ses rêves d’enfance. La P’tite fait ainsi l’expérience de la solitude et découvre un amour de la langue qui nous rapproche de l’univers de Beckett.

 

Pour mettre en scène La P’tite, un coffre à jouets monté sur roulettes - un mixte entre la caisse à savon, la malle de l’illusionniste et la boîte à malice - nous a suffi. Dessinée par Michel Herreria, cette boîte à jouer est devenue le mobile de l’histoire. Un «objeu» aurait dit Francis Ponge. A savoir: un objet jubilatoire généré par «un événement de mot dans un éclat de rire de chose». Ainsi la boîte va et vient, glisse et grince sur le plateau. C’est l’opérateur symbolique de tous les déplacements de La P’tite pour échapper à l’insupportable du monde des adultes et pour se construire un espace vivable. Par la médiation de «l’objeu», tout fait poème chez la P’tite, même à son insu. Parce qu’elle a le don de transmuer les choses en langage et le langage en choses. Avec les lumières de Yannick Anché et la musique de David Chazam, nous nous sommes tenus au plus près de cette dimension poétique du texte, cherchant, après Antoine Vitez, à entrer, nous aussi, dans «un théâtre où on jouerait les associations d’idées.

 

Jean-Paul Rathier

Octobre 2004

 

 

 

 

 

 

Conception : Antoine Rathier